elle part, jolie petite histoire (ed)

Message par Invité le Sam 29 Juil - 10:23

Déchet humain.
Cendrillon, pour ses vingt ans, est la plus jolie des enfants. Cendrillon, pour ses trente ans, est la plus triste des mamans.
Jazz marchait dans les rues chaudes et poisseuses de la jolie ville de Lyon. Il marchait oui, mais était loin de marcher droit. C’était une pure chance que ses pas se souviennent inconsciemment du chemin jusqu’à son immeuble, parce que son cerveau n’était clairement plus capable de faire fonctionner correctement le moindre membre. Pas que cela ne soit réellement de sa faute, puisque c’était Jazz qui s’était adonné corps et âme à l’embrouiller, l’embrumer, le rendre amorphe, en le noyant sous des litres d’alcool. Un alcool même pas bon en plus. Mais Jazz, il avait jamais vraiment appris à apprécier les bons vins que l’on faisait tourner dans le verre à pied – ben ouais, verre adéquat oblige –, avant de le faire tourner dans sa bouche pour commenter sa robe, son fruit, son acidité où il ne savait trop quoi d’autres, histoire de faire le connaisseur même quand on n’y connaissait rien du tout. Jazz, lui, il trouvait tous ces adultes plutôt un peu trop snobs. Il préférait largement se bourrer la tronche au champomy, et était bien content ainsi. Puis de toute manière, le but n’était pas tant de faire le fin gourmet que d’inhiber chacun de ses sens, jusqu’à ne plus être capable de réfléchir correctement. Le fêtard joyeux s’était transformé en un fêtard dépressif, en l’espace d’un clignement de yeux.
Dix ans de cette vie ont suffi, à la transformer en junkie.
Jazz, il ne dormait plus, mangeait mal, et buvait et fumait encore plus qu’à l’accoutumée. Son brillant esprit scientifique était entrain de rendre l’âme, son corps entrain de dépérir, parce qu’il était ce perpétuel gamin qui ne savait pas se gérer et n’arrivait pas à assumer ses responsabilités. Ce n’était pas faute de vouloir essayer, ce n’était pas une question de lâcheté pour qu’il fonçait dans le tas plutôt que réellement fuir, mais Jazz était encore un petit enfant bien immature. L’âge de raison, il ne l’avait atteint que sur le papier.

Finalement, au plus grand étonnement d’un potentiel spectateur qui était entrain de regarder sa déchéance pitoyable, il réussit à venir s’écraser contre la porte d’entrée de son bâtiment. Le trop grand choc absolument pas contrôlé lui fit faire tomber sa cigarette qui pendait piteusement entre ses lèvres, oubliée à cet éternel endroit. Il jura, et se pencha douloureusement en avant pour la ramasser, mais il perdit l’équilibre et tomba contre le dur goudron du trottoir. Il jura une seconde fois, s’étant égratigné la pommette, il pouvait la sentir gentiment pulser sans qu’il ait besoin de toucher sa joue pour constater qu’il avait effectivement un coup, et il pensa véritablement à rester dormir dans la rue l’espace de quelques instants. Non, il était si près du but. Prenant son courage à deux mains, ou l’illusion de courage qui lui restait, il se releva de la souffrance, épuisant ses dernières ressources d’énergie, et chercha ses clefs dans sa poche de veste en jean. Putain, heureusement qu’il n’était pas comme les femmes et qu’il ne prenait pas toute la caverne d’Ali Baba à chaque fois qu’il sortait de chez lui. Même ainsi, entre son portable et son paquet de clopes, il réussit à se tromper et sortir le mauvais objet. Il essaya bien d’ouvrir la porte avec les clefs du laboratoire – ses collègues étaient bien irresponsables de lui laisser la charge de la sécurité du laboratoire –, et ce ne fut qu’au bout de longues minutes qu’il se rendit compte de sa misérable erreur. Il jura, une troisième fois. Puis, défonçant à moitié la porte d’un coup de pied, il pénétra enfin dans l’immeuble.

Même problème devant sa porte d’appartement, il n’arrivait pas à l’ouvrir pour rentrer chez lui et s’écrouler sur le canapé. Tant pis s’il était en colocation et si les autres le trouvaient dans un tel état, il avait vraiment besoin de se vautrer dans l’endroit le plus proche. Malheureusement, la porte ne semblait pas vouloir lui céder. Cette connasse avait aussi décidé de le faire chier ce soir. Jurant une quatrième fois en même pas l’espace de vingt minutes, il se pencha vers la poignée et la serrure qui le faisaient royalement chier. « C’pas d’ma faute, okay ? C’est lui qui m’a abandonné comme une vieille chaussette orpheline et trouée. » Si c’était de sa faute, et puis de toute manière ce n’était pas forcément une (bonne) raison pour parler à une porte et se miner toutes les nuits jusqu’à ne plus se souvenir de son propre prénom – qu’il s’était lui-même choisi, en plus –. Et puis depuis quand avait-il eu besoin d’une excuse pour faire la fête ? Jazz, le grand adulte avec ses soirées incessantes.
Il abandonna l’idée de finalement ouvrir sa porte d’appartement, ne réalisant même pas qu’il s’était trompé d’étage et de numéro d’appartement. Pitoyable et pathétique bolosse. Dépité, il gémit en faisant la grimace, et ouvrit la porte de la cage d’escaliers. Il l’ouvrit avec tellement de véhémence qu’il se la prit en plein dans le nerf de l’épaule gauche, gémissant de plus belle de douleur. Puis, faisant un pas devant lui, il manqua la première marche et s’étala de tout son long. Connerie. Il avait tellement mal partout, son corps n’étant plus qu’une grosse boule de souffrances, qu’il ne ressentait même plus la douleur. Peut-être que l’alcool aidait aussi. Puis il se redressa, s’asseyant sur une marche, la tête contre le mur froid et sale de la cage d’escaliers, et s’alluma une clope, en attendant patiemment l’aube.

Invité
Invité


Re: elle part, jolie petite histoire (ed)

Message par Ed le Ven 4 Aoû - 0:33

Il fait froid ce soir, où c'est juste une impression, c'est passager, ça ressemble plus à un frisson. Si il pousse la réflexion c'est peut-être un fantôme qui vient faire coucou ou le hanter. En enfilant maintenant son gilet il sait qu'il va étouffer. Alors il bouge pas, il continue d'affronter le grand froid qui se jette droit sur des bras, cogne ses joues rosies, y a les poils de ses jambes qui se dressent et il sent jusque dans le bas de son dos la fraîcheur comme une main froide. Quelque part, ça fait du bien de pouvoir respirer. Il se dit que ça peut pas faire mal, à part attraper un rhume il ne risque pas de crever, y a bien des méthodes plus efficaces que chercher l'hypothermie sous vingt degrés. Y a des suicides mieux organisés que mourir d'ennui en attendant de voir le jour se lever. Il ne peut pas dire que le vent frais ne lui a pas manqué, toute la journée sous la climatisation du ciné il peut enfin respirer quelque chose de vrai, qui se dispute avec la fumée de sa cigarette. Elle le rappelle à la réalité, une connerie de métaphore qu'il s'est inventé, toujours venir rajouter une petite touche de poison quand tout devient un peu plus clair. Ed à l'habitude de saboter sa vie, par principe. C'est un accord passé avec le diable quand il lui a donné son âme, il ne doit pas se complaire trop longtemps dans son bonheur, il doit aussi souffrir. Parce qu'être heureux file le cancer du sourire et rend trop con, on finit par espérer trop de choses, les gens heureux sont ceux qui souffrent, ils ont tous l'air heureux d'être si mal. Il les envie Ed. Il envie tellement que des gens puissent autant se complaire dans leurs ténèbres, Ed, il a beau essayer, il se fait toujours repêcher par la lumière au dessus de sa tête. Un ange gardien sans doute, un stagiaire du ciel qui fait de son mieux pour l'aider. Il trouve ça drôle. Il croit pas pourtant Ed. Mais il comprend que ça puisse être rassurant de penser que quelqu'un veuille sur ton épaule.
Généralement, c'est le rôle d'un parent. Mais Ed, il ne sait pas ce que font ses parents, ni à quoi ils pensent maintenant. S'il sont encore vivants. Il s'en fiche, il s'en tape. Plus il y a pense, plus il se dit qu'il ne veut pas savoir. Repenser à eux et à tout ce qu'ils ont fait, aux souvenirs plus détestables les uns des autres qu'ils ont gravés. Qu'il les haït.
C'est agréable au moins cet instant, la brise qui souffle dans ses cheveux, déçue de ne pas pouvoir décoiffer ses cheveux en bataille. Dommage, c'est déjà fait. La même brise qui emporte ses cendres sur son sillage. S'il était poète, il écrirait sans doute sur son petit carnet, qu'à cet instant, le ciel a chassé ses larmes grises, mais Ed n'est pas poète. Dans ses carnets, il n'y a que des coups de crayons, des ratures, plutôt que de frapper des murs. Il n'a pas l'habitude de fumer à sa fenêtre Ed, il préfère embaumer tout l'appart, histoire que ses collocs sachent bien qu'il avait besoin de détendre ses nerfs, que ce soir, il emmerde tout le monde et veut laisser la nicotine le consumer doucement, qu'il a envie de crever et vaut mieux l'achever tant qu'il est toujours bien en vie. Mais là, ce soir, il est d'humeur à se préoccuper de leur santé, et si il était pas une heure impossible il appellerait une pizzeria et paierait à bouffer. Tout ça, pour se retrouver un peu plus avec des gens et un peu moins avec lui. D'humeur à sauter par la fenêtre et s'envoler, profiter des courants et visiter un peu le ciel. Enfin, il n'est pas capable de voler, sinon ça ferait longtemps qu'il aurait quitté cet endroit de merde. Wade lui dirait que lui le peut, avec son air sérieux, mais Wade n'est pas là pour une fois et Wade n'a pas toujours raison. Tant pis. Faut qu'il fasse quelque chose, au lieu de se changer en statue de pierre
Il fumera seul.
On change pas les vielles habitudes.
Pendant un instant, il renonce, il lâche sa clope dans le vide. Il prend bien le temps de la regarder s’effondrer lentement. Tout. Doucement. Claque la fenêtre, il s'enferme à nouveau chez lui, s'allonge sur le canapé, comme une machine reglée pour repondre toujours aux mêmes ordres, parce que la vie d'Ed est réglée comme une pendule. Il dort plus souvent dedans que dans son propre lit, la télé en veille qui s'éteint presque toujours toute seul à force d'être délaissée, parfois elle tourne encore et un journal matinal annonce quelques bonnes nouvelles au milieu d'un bombardement. Ou autre chose. Et puis il en sait rien, Ed, il écoute pas, il regarde à peine, il laisse juste la lumière le bercer, lui servir de veilleuse comme quand il est était gamin et qu'il ne trouvait pas le sommeil et la voix de la présentatrice remplace sa mère qui sonnait le réveil à sa place. Elle lui manque parfois sa mère. Il sait qu'il devrait appeler, donner des nouvelles. Expliquer, jurer qu'il peut tout raconter sans mentir et sans grossier l'histoire, qu'il a grandit, qu'il avait besoin de partir. Il fallait qu'il parte. Ils avaient tous raison. Elle ne reviendra pas, elle l'a abandonnée, il s'est fait avoir parce qu'il pensait que c'était encore comme dans les dessins animés. Il aurait du rester à Paris, réfléchir. Il aurait du continuer ses études au lieu de voler de ses propres ailes comme un incapable, vérifier qu'il avait bien fixé son parachute.  Mais il ne l'a pas fait et ce soir encore il regarde vaguement l'heure sur son téléphone et fait comme-ci il n'avait plus de forfait. Il remet au lendemain ce qu'il pouvait faire déjà hier, comme-ci c'état normal. Elle ne lui manque pas tant que ça. Personne ne lui manque. Et il ne manque probablement à personne. Il ne trouve pas ça forcément triste. c'est de la faute de personne si tout est gâché. Il somnole en y repensant. Les regrets ce n'est pas son truc, ça ne fixe pas, ça passe rapidement. L'est pas du genre à ruminer des jours durant des actes qu'il a manqué. Ce qui arrive, arrive. Et s'il pouvait changer quoique ce soit dans le passé, ça ferait longtemps qu'il aurait toujours changé, jusqu'à s'effacer.
Dix minutes durant lesquelles il pense enfin dormir. Il entend un truc dans la serrure, sans doute un de ses colocs. Ça dure pendant plusieurs minutes encore. Ça s'acharne, ça crie. Une voix qu'il a jamais entendue.
Le problème avec ces appart, c'est qu'on entend tout ce qui se passe. De la dispute de couple à celui qui va passer une bonne soirée. La curiosité. Ça a toujours été son plus grand défaut. Regarde dans le trou des serrures, écouter les conversations qui ne lui sont pas destinées. Il ne peut pas s'en empêcher Ed, même s'il n'intervient jamais. Il veut juste savoir. Savoir ce qui se passe. Alors ça compte pour de l'inquiétude s'il sort de chez en caleçon après avoir pesté contre le plafond. Il aurait du s'écouter, rester à l'intérieur et laisser tranquille le guignol qui s'est trompé. Bof, pas ce soir.
Pas le gars qui vient de le sortir d'un sommeil qui était putain de prometteur. Il met pas longtemps à le trouver dans l'escalier. Les témoins de Jéhovah ont changés. Jésus vous a plaqué ? Il se moque pas. Une rupture, ça fait un mal de chien, c'est juste lui qui ne ressent rien. Peut-être parce que lui, il avait aussi arrêté de l'aimer depuis longtemps. Il était plus emmerdé à l'idée de s'être raté, que d'avoir été recalé. Au fond de lui, ça l'aurait plus emmerdé qu'elle dise oui. Nan, il sait pas ce qu'est une rupture, ou ce que son alcoolique de service peut ressentir à cet instant, le désarroi qui ressort avec les litres d'alcool dans le sang. Et il en a rien à branler, c'est pas son problème. Pas encore. Il peut pas le laisser décuver là. Trop bon.
Trop con.
Ça vous dit que je vous aide à trouver votre jumelle, la chaussette ? ? C'est ridicule. En plus c'est vrai qu'il ressemble à une vielle chaussette, pas trouée, mais bien puante. Il a du vider tous les bars de Lyon, à l'heure actuellement doit même plus y avoir une goûte de bière dans toute la ville. Dans tout le putain de pays. Ça va pas de se mettre dans un état pareil ? Je vais appeler votre mère je vous préviens. De la bouche d'un type comme Ed, ça sonne pas forcément vrai. Il a l'âge d'être son fiston. Vous pouvez pas dormir là.
Il se retient de lui balancer que sinon, il va appeler les flics. Ça fait beaucoup de monde à qui téléphoner en une soirée.
- Sujets similaires